78 % des sportifs réguliers dépassent les recommandations officielles d’activité physique. Ce chiffre ne dit rien de la qualité du bien-être, ni de la frontière ténue entre la passion salutaire et la compulsion risquée.
Les cabinets médicaux voient défiler de plus en plus d’adeptes du running, du fitness ou du vélo, lessivés par leur propre exigence. Derrière la recherche de performance et de bien-être se cache parfois une obsession : celle de ne plus pouvoir s’arrêter. Ce trouble, longtemps ignoré, bouleverse les équilibres, grignote la vie de famille, fragilise le mental. Pourtant, il reste souvent invisible, camouflé derrière le masque d’un mode de vie sain.
Bigorexie : quand la passion du sport devient un risque pour la santé
On parle de bigorexie quand l’entraînement ne relève plus du plaisir, mais d’une nécessité impérieuse, qui finit par dicter son calendrier, ses relations et même son rapport à soi. Depuis 2011, l’OMS classe la bigorexie parmi les troubles du comportement, au même titre que d’autres addictions. Impossible d’ignorer la frontière franchie : la pratique sportive n’est plus une source d’équilibre, elle devient la source principale de tension et d’isolement.
Les médecins s’appuient sur plusieurs marqueurs pour identifier cette dépendance :
- Un besoin irrépressible de s’entraîner, au point de négliger tout le reste
- Une perte de contrôle sur la fréquence, la durée ou l’intensité des séances
- Des signes de manque : agitation, nervosité, humeur en berne lors des pauses forcées
- Une tolérance qui grimpe : il faut toujours plus de sport pour ressentir les mêmes effets
- L’abandon progressif d’autres centres d’intérêt, parfois jusqu’à l’isolement
- La poursuite du sport malgré les signaux d’alerte du corps ou de l’entourage
Au fil des semaines, le sport dévore la place laissée au travail, à la famille, aux sorties. Il s’impose, parfois sans bruit, jusqu’à occuper tout l’espace, même quand la blessure ou la fatigue chronique s’installent. Les relations se tendent, le sommeil s’effiloche, les conflits enflent à la maison ou au bureau.
Les conséquences ne sont pas que physiques : l’anxiété s’invite, la dépression menace, l’image corporelle se trouble. Parfois, les troubles alimentaires viennent s’associer, et la recherche du « corps parfait » ou de la performance vire à l’obsession. Dans une société qui glorifie le dépassement de soi, la bigorexie trouve un terrain fertile, surtout chez ceux qui doutent d’eux-mêmes ou se sentent exposés à la pression des réseaux sociaux.
Reconnaître les symptômes d’une addiction au sport : signaux d’alerte à ne pas ignorer
La bigorexie ne se limite pas à la motivation débordante ou à l’envie de progresser. Elle impose des symptômes précis qui trahissent une perte de liberté face à l’activité physique. Dès que l’entraînement devient une obligation, que repousser une séance provoque malaise ou anxiété, le seuil d’alerte est franchi.
Voici les signes qui doivent interpeller :
- Un désir incontrôlable de pratiquer, quitte à sacrifier vie de couple, amis, ou obligations professionnelles
- Un syndrome de manque lors des pauses : irritabilité, stress, troubles du sommeil
- Des blessures à répétition ou une fatigue persistante, souvent minimisées ou niées
- Un glissement vers l’isolement social et le désinvestissement familial ou professionnel
La dimension obsessionnelle s’exprime aussi par une surveillance permanente des performances, l’angoisse de rater une séance, et parfois une fixation sur l’alimentation ou l’apparence du corps. L’humeur se détériore, la frustration monte dès que les contraintes extérieures empêchent l’exercice. Les troubles du sommeil s’installent, la libido s’effondre, des troubles hormonaux surviennent (comme l’aménorrhée chez la femme, par exemple).
Ce tableau, souvent dissimulé sous une apparence de bonne santé, peut s’aggraver sans intervention. Plus le temps passe, plus la dépendance s’enracine, rendant l’accompagnement par des spécialistes incontournable pour retrouver une respiration mentale et physique.
Pourquoi la bigorexie peut bouleverser la vie physique, mentale et sociale
La bigorexie laisse rarement indemne. Au-delà des muscles et du souffle, elle bouleverse l’existence dans toute sa largeur. Physiquement, l’entraînement à outrance multiplie les blessures, épuise les réserves, détraque le sommeil. Les soucis s’accumulent : fractures de fatigue, désordres hormonaux, chute des défenses immunitaires. Certains gardent des séquelles durables, parfois irréversibles.
Côté psychique, la dépendance installe un climat de tension intérieure. Le besoin de se prouver, de maîtriser son corps, finit par ronger la confiance en soi. L’anxiété persiste, la tristesse s’invite, les troubles alimentaires se greffent, tout comme la peur de « régresser » si l’on s’arrête. Les réseaux sociaux, les modèles de réussite, le regard des autres entretiennent chez certains ce cercle vicieux.
L’impact sur la vie sociale et familiale ne tarde pas : invitations déclinées, relations distendues, projets de groupe abandonnés. Le sport devient le filtre de toutes les priorités, jusqu’à provoquer des tensions dans le couple ou au travail. Parfois, la quête de performance pousse certains à consommer des substances dopantes, aggravant encore la situation. Amateur ou professionnel, personne n’est à l’abri de cette spirale.
Des solutions concrètes pour retrouver un équilibre et préserver son bien-être
Pour sortir de la bigorexie, la première étape reste le déclic : reconnaître que la pratique sportive ne procure plus la joie, mais génère blessure, isolement et lassitude. Ce constat ouvre la voie à des stratégies concrètes, à activer avec des professionnels de santé.
Un passage chez le médecin s’impose pour faire le point, repérer d’éventuelles complications et envisager un accompagnement adapté. Très souvent, un suivi psychologique, notamment via la thérapie cognitive et comportementale, aide à casser les automatismes, à reconstruire une vision apaisée de l’activité physique et à réintégrer d’autres plaisirs dans le quotidien. Parfois, l’intervention d’un addictologue, d’un psychologue et d’un diététicien s’avère précieuse pour ajuster durablement les comportements et l’alimentation.
Pour amorcer le changement, plusieurs leviers existent :
- Varier les activités et redécouvrir des loisirs hors du sport, lecture, musique, moments partagés avec les proches
- Programmer de vraies journées sans entraînement, pour laisser au corps le temps de récupérer
- Tenir un carnet afin d’objectiver la fréquence et l’intensité de la pratique sportive
- Remettre le plaisir au centre, au lieu de la quête de performance à tout prix
Le mécanisme physiologique de l’addiction au sport s’explique : l’activité physique stimule la production d’endorphine, de dopamine et d’adrénaline. Cette véritable « récompense » chimique peut rendre la coupure difficile. Dans certains cas, un traitement médicamenteux, rigoureusement prescrit et suivi, peut compléter la prise en charge globale. Le dialogue avec un professionnel de santé reste la meilleure boussole pour sortir du surentraînement et retrouver une vie équilibrée.
Retrouver la liberté de s’arrêter, de savourer une pause, c’est parfois le plus bel exploit que puisse accomplir un sportif.


